Pages

lundi 16 décembre 2013

Le carnet d'Alicia : Ce fauteuil....



Cet homme me met toujours en face de moi, et ce que je vois ne me plait pas. Parfois il devient ma conscience. Peut-on se disputer avec sa conscience ? En débattre ? Faire des compromis ? Autant se rendre à l’évidence et comprendre d’une fois pour toutes que ce stupide dialogue avec ma conscience n’est que dénis de vérité. Je peux me mentir à moi-même, mais à lui… lui mentir serait comme me super mentir à moi-même.
Cet homme me dit de m’occuper de mon fauteuil roulant ; pour le reprendre exactement, il me dit d’en prendre soin, de le nettoyer, surveiller les roues, son bon fonctionnement… Dans le terme « prendre soin » il y a une connotation d’amour, de tendresse que je ne suis pas prête à accorder à cette chose, ce fauteuil qui plus que jamais, affiche un air paumé. Du style pauvre victime, personne ne m’aime. Hypocrite vas, ta carcasse sans âme est le reflet de ma dépendance et tu le sais.
Devdas. Rien qu’un seconde, mais une éternité s’engouffre par ce petit trou qui perce la réalité. Devdas est amoureux de Paro mais il ne peut pas l’épouser puisqu’elle appartient à une caste inférieure. Dévasté, il se laisse entraîner dans ce monde parallèle et illusoire qui est le monde de l’alcool. C’est une descente, un chemin de non-retour, une histoire avec fin. Et à chaque fois, j’ai tellement envie de prendre Devdas dans mes bras, je voudrais tant l’accompagner jusqu’à la dernière seconde de sa mort pitoyable.
Devdas est un homme dont la faiblesse suscite en moi toutes sortes d’émotions. Cette faiblesse que je ne peux pas regarder en moi, je peux la regarder en lui. Cette faiblesse que je n’accepte pas en moi, que je hais jusqu’au plus profond de mon être, je la chéris dès qu’il s’agit de lui. Ma faiblesse n’est pas mon handicap ou mon fauteuil roulant. Ma faiblesse est ma non-acceptation de mon état.
Je déteste ce fauteuil roulant. Il me nargue. Il est la concrétisation absurde de tous mes démons. Il est celui que je ne veux pas voir, celui que je ne veux pas affronter. Celui que j’ignore, celui que je maltraite. Une excroissance, une tumeur. Un mauvais lutin. Il rigole, il saute, il fait tout pour se faire remarquer, pour que je n’oublie pas une seule seconde qu’il existe. Nous sommes un couple en froid qui ne s’adresse jamais la parole. Il est la preuve, agaçante jusqu’au dernier degré, de ce que je ne veux pas être. De ce que je suis.
Mon handicap, ce côté sombre, ce parfait inconnu, ce rapport de force, ce monstre qui me terrorise. Ce parasite qui prend mon corps comme demeure… Je voudrais tant me tourner vers lui, je voudrais tant le regarder, je voudrais tant le chérir… Je voudrais lui donner tout cet amour et tendresse que je suis capable de donner aux autres. Je voudrais l’accompagner, l’accueillir, toucher son visage comme je souhaiterais faire avec Devdas. Aimer les autres, les accepter, est finalement beaucoup plus facile que de m’aimer moi-même
C’est curieux, maintenant j’ai envie de coller des papillons sur mon fauteuil, de lui donner une âme, de lui faire une place. Est-ce le début de l’humilité ? Est-ce le début de la reconnaissance ?
Quand j’étais petite j’avais peur du noir. Une nuit, j’en avais tellement assez de me cacher sous mes draps que je suis allée au salon et j’ai attendu. Mes parents, les meubles, l’obscurité, le silence, tout le monde dormait. J’ai attendu, mais aucun monstre n’a donné signe de vie. Je suis allée me recoucher presque déçue et je n’ai plus jamais eu à me cacher.
Plus tard, pendant l’adolescence, j’ai été hanté par un rêve qui se reproduisait régulièrement. Les Indiens me poursuivaient (avec les plumes, leurs visages peints et leurs chevaux sans selle). C’était le vrai cauchemar. Je rentrais dans une maison mais ils étaient toujours derrière la porte. Et quand je découvrais une nouvelle chambre où me cacher, ils étaient à nouveau derrière la porte. J’étais complètement terrorisée. Une nuit j’en ai eu assez. Il paraît que ça s’appelle un rêve lucide. C’est un rêve où tu prends tes propres décisions. Je me suis retournée vers ces Indiens et j’ai attendu. Ils étaient tellement gentils ! Chaleureux, avenants.
Je crois qu’aujourd’hui j’ai la force de me retourner, d’affronter ce fauteuil ou plutôt ce qu’il représente. J’ai vraiment envie de lui coller des papillons. J’ai vraiment envie qu’il soit propre. Ce n’est pas un compromis, même pas une concession mais plutôt un désir d’aller jusqu’au bout de ce labyrinthe. C’est étrange, c’est avec le sourire que je me retourne. Je crois que je suis prête à m’accueillir.

Alicia
16/12/2013